" Je suis sur le quai bientôt, je heurte à la lumière de toutes parts, je vois s'étendre au loin le grand fleuve, qui n'est plus celui du petit matin mais une eau immense entre ces rives qui sont elles-mêmes très larges, telles des avenues aux innombrables voitures qui passent étincelantes bien que sans bruit. De l'autre côté du fleuve, et si loin sous le ciel d'un bleu léger, les monuments superbes de l'autre rive. Et devant moi, ce pont aux proportions des quais et du fleuve, avec les mêmes voitures, les mêmes passants tout d'ombres légères, de couleurs brèves, mais non, ils ne sont pas, le pont n'est pas, seule est, peut-être, l'eau qu'une poussée de toutes parts élargit encore. Je regarde le magnifique panorama de la ville qui semble illimitée, infinie. Je sais que mon hôtel, dont j'ai oublié le nom, et la rue, est quelque part là-bas, et qu'il me faut donc traverser le fleuve. Mais j'aperçois à l'horizon, sur ma droite, le petit pont du début de la matinée et je me dirige vers lui..."
Yves Bonnefoy. La vie errante